L’interdisciplinarité correspond au croisement de regards et de travaux de personnes ou d’équipes issues de disciplines différentes, en vue de proposer une approche intégrée, plus efficace et plus compréhensive de certaines problématiques scientifiques, en particulier mais pas seulement celles en prise avec les enjeux sociétaux. La démarche ne concerne donc pas l’intégralité des projets scientifiques, mais elle présente un réel intérêt pour enrichir la compréhension des questions et des objets complexes nécessitant des compétences complémentaires de divers champs disciplinaires dans une approche plus large favorisant la créativité. Elle doit en outre permettre de proposer des modèles et solutions adaptés lorsqu’un enjeu concret se pose, les principales innovations s’opérant aux interfaces.

Cette démarche est depuis plusieurs années l’un des objectifs majeurs des projets de rapprochement des établissements du site, l’Université de Toulouse disposant, grâce au très large spectre de disciplines et aux structures fédératives présentes dans différents domaines scientifiques, d’une vocation particulière à soutenir les démarches interdisciplinaires, voire transdisciplinaires entre ses composantes.

Au-delà du slogan consensuel de promotion de l’inter/transdisciplinarité, il est indispensable d’imaginer des dispositifs efficaces permettant de soutenir celles et ceux qui souhaitent initier ou sont engagés dans des projets dans lesquels l’interdisciplinarité joue un rôle essentiel pour apporter des réponses pertinentes aux grands enjeux du moment. L’UFTMiP s’est attelée à cette mission, d’une part en organisant un « Forum de l’Interdisciplinarité » en janvier 2019 ainsi que des ateliers focalisés sur les questions de formation en octobre 2019 et février 2020, d’autre part en construisant une stratégie scientifique de site structurée autour de 6 défis sociétaux, par nature interdisciplinaires. Cette dynamique doit être amplifiée et ce texte propose quelques pistes en ce sens.

Les six axes de la stratégie scientifique de site, déclinés ci-après, offrent un cadre de développement privilégié pour une interdisciplinarité large qui transcende les frontières d’établissements et de laboratoires et incite à faire travailler ensemble les sciences expérimentales et les sciences humaines et sociales ou les arts, la santé et l’ingénierie, l’architecture et le droit… Elle peut trouver à s’incarner tant dans des initiatives de recherches que dans le domaine de la formation, ces deux champs ne devant pas être conçus séparément, mais bien comme des éléments complémentaires.

De l’interdisciplinarité en formation :

Il semble d’abord essentiel de rappeler qu’il n’est nullement question d’intégrer cette démarche au sein de toutes les formations, nombre d’entre elles tirant leur reconnaissance et leur attractivité d’une spécialisation disciplinaire qu’il faut préserver voire amplifier. En outre, il existe au sein des établissements ou par le biais de double-diplômes de nombreuses formations incarnant déjà des formes d’interdisciplinarité qu’il ne s’agit pas non plus de mettre en cause. Elles constituent au contraire des expériences susceptibles d’éclairer les promoteurs de nouveaux projets.

Diverses actions sont envisageables en complément :

  • Souvent considérée comme un « plus » devant intervenir une fois la spécialisation disciplinaire acquise, l’interdisciplinarité est généralement développée au niveau des Masters. La rapidité de la transformation des métiers en cours invite à interroger ce modèle pour imaginer des formations offrant dès la Licence une culture interdisciplinaire plus à même de répondre aux enjeux sociétaux. A titre d’exemple, la création dans le cadre d’ANITI d’une Licence Maths/info préparant à un parcours d’études dans l’intelligence artificielle constitue une piste à explorer, y compris entre des disciplines initialement plus éloignées. Dans cette perspective, le projet de Licence Sciences et Humanités développé entre UT2J et UPS constitue une initiative qu’il convient d’accompagner et peut-être un modèle à multiplier. De même, la Licence de sciences sociales ouverte à Foix constitue un beau démonstrateur de formation au spectre large et complet, coconstruite avec les acteurs locaux, qui témoigne que l’interdisciplinarité peut aussi être un facteur d’attractivité de l’enseignement supérieur dans les villes d’équilibre. Enfin, des formations répondant directement à des enjeux sociétaux comme le bien-être, l’éthique, le vieillissement ou le patrimoine pourraient également être encouragées.
  • Au-delà de quelques nouveautés de ce type, il serait envisageable de proposer un catalogue commun de formations complémentaires de l’Université de Toulouse, notamment via des Diplômes Universitaires (outil souple qui permet d’expérimenter), permettant aux étudiants de compléter leur CV d’une expertise thématique supplémentaire. Là encore, l’expérience du Certificat « Big Data » initiée au sein de Toulouse Tech ou la formation « Enjeux de santé publique » proposée par Sciences Po et l’IFERISS peuvent servir de modèles. Des formations intégrant par exemple les enjeux des transitions écologiques, économiques et énergétiques en cours (société décarbonée, numérique, usage des sols…) pourraient notamment constituer des pistes attractives pour nos étudiants qui sont en demande de ce type de formation.
  • Mobiliser des dispositifs d’innovation pédagogique permettant de faire face à des problématiques communes comme la transformation numérique ou environnementale – hybridation, ateliers inter formations, hackathon, Disrupt Campus rassemblant plusieurs disciplines autour de problématiques concrètes et précises, technologiques ou pas – lorsqu’ils sont porteurs d’interdisciplinarité.
  • Proposer des échanges avec des dispositifs régionaux comme la Cité des startups ou des fablabs pour « hybrider » les compétences et les approches à la lumière de la pratique, du prototypage facile et de l’ancrage de la problématique dans le monde socio-économique, dans lesquels les scientifiques apportent des idées nouvelles et les confrontent au terrain.

A l’interface entre formation et recherche, la question des thèses interdisciplinaires mérite certainement une attention particulière tant l’exercice se révèle complexe et parfois même périlleux en termes de carrière. Ainsi, pour mieux accompagner la démarche, l’Ecole des Docteurs pourrait proposer des formations spécifiques dédiées aux encadrants et des partages de pratiques entre doctorants se confrontant à l’exercice.

Pour faciliter cette ouverture sans faire prendre de risque aux doctorants, il serait envisageable de proposer des thèses avec une discipline principale et une discipline secondaire afin que le doctorant ne quitte pas sa discipline d’origine, mais vienne explicitement chercher dans une autre discipline les éléments indispensables à la réussite de son projet de thèse. De même, une extension/diversification du dispositif en place à l’INSA associant une thèse en ingénierie avec un master en SHS, pour questionner des aspects de société liés aux thématiques de thèse en science exacte pourrait être mise en œuvre en vue d’enrichir les réflexions transversales et d’alimenter le vivier de doctorants ayant une expérience interdisciplinaire.

De l’interdisciplinarité en recherche :

S’agissant de la recherche, les principaux obstacles identifiés au développement de l’interdisciplinarité tiennent aux différences de cultures et pratiques disciplinaires (modalités de publications et de valorisation des recherches menées, organisation des collaborations scientifiques) qui imposent un temps d’appropriation des concepts et démarches extérieurs à sa discipline d’origine assez long. L’UFTMiP pourrait ici poursuivre son rôle d’animation, en favorisant les rencontres « improbables » et le partage d’expériences, afin de faire émerger un « socle minimal » de connaissances et d’objectifs communs nécessaires au déploiement de projets partagés.

C’est l’une des ambitions des groupes d’animation des six axes de la stratégie scientifique, qui doivent notamment proposer une identification des défis scientifiques clés nécessaires à la résolution des enjeux sociétaux qui fondent cette stratégie. Ils pourront également repérer les expertises complémentaires du site permettant d’apporter des réponses originales à des questions fondamentales. La capacité à faire face à la transition énergétique, à la digitalisation et au vieillissement de la société ou au développement de nouvelles mobilités implique en effet non seulement des avancées technologiques, mais également des modifications des pratiques sociales qui doivent être anticipées pour donner toute sa place à la science dans l’éclairage des décisions politiques et à l’appropriation pas la société civile de ces avancées. La culture interdisciplinaire de la recherche est donc le gage d’une place accrue de l’université dans la société.

A cet égard, il serait peut-être utile de créer un réseau de fédérations, en facilitant la rencontre des structures existantes (Fédération FERMaT, MSHS-T, SFR de l’INSPé, TMBI…), et des Labex-EUR afin d’encourager leurs interactions et le partage d’expériences, en termes de gestion des différents outils dédié au développement de l’interdisciplinarité intra ou inter sciences (financement, communication, etc.).

De plus, une attention particulière doit être portée à l’émergence des innovations sociales qui feront la société de demain, ce qui implique le soutien aux recherches collaboratives permettant d’impliquer le grand public et les collectivités locales dans les démarches scientifiques.

L’UFTMiP peut et doit également s’efforcer d’agir sur des freins institutionnels comme la difficulté de valorisation des travaux interdisciplinaires dans les carrières. Un travail de pédagogie et d’influence devra être entrepris pour encourager à la prise en compte de cette dimension dans les évaluations des collègues et des laboratoires tant dans la politique RH des établissements que dans celle des organismes. L’appui sur certaines pratiques déployées à l’étranger pourrait faciliter cette démarche. Plus largement, il convient d’inciter les chercheurs eux-mêmes à sortir des représentations que chacun se fait des autres domaines scientifiques pour oser dépasser les frontières disciplinaires et ainsi développer des perspectives originales.

De quelques dispositifs de soutien à l’interdisciplinarité :

De manière transversale, divers mécanismes pourraient être institués pour favoriser l’émergence de projets interdisciplinaires :

  • – Un soutien financier pour l’amorçage de projets inscrits dans les axes de stratégie scientifique et correspondant aux secteurs d’avenir que la Région entend promouvoir en concertation avec la stratégie de l’UFTMiP (ex : défis clés comme filière hydrogène, institut quantique., dispositif « recherche et société »). Là-encore, des pratiques actuelles peuvent servir de modèle. En effet, la MSHS de Toulouse organise un AAP local proposant de rassembler, avec un financement léger de type PEPS, des scientifiques issus de différents domaines de recherche (SHS et sciences de l’ingénieur par exemple). L’objectif est de « tester » une approche originale et potentiellement productive sur des idées sortant du cadre traditionnel et difficilement finançables par les outils classiques de la recherche comme l’ANR.
  • L’accompagnement de projets interdisciplinaires déjà actifs visant à favoriser l’intégration de nouvelles disciplines leur permettant de franchir de nouveaux paliers.
  • – Un dispositif de séjour interdisciplinaire « long » : l’objectif serait de permettre à un enseignant-chercheur ou chercheur de séjourner un semestre dans un autre laboratoire ou une composante de formation du site pour initier un projet de recherche ou de formation interdisciplinaire.
  • – Une pépinière de projets : un espace temporaire d’incubation de projets interdisciplinaires en offrant la possibilité d’un séjour collectif d’une semaine – modèle des Doctoriales – à quelques volontaires pour initier leurs projets.
  • Un dispositif d’accompagnement des travaux interdisciplinaires ayant l’ambition d’être soumis à des grandes revues interdisciplinaires, souvent ressenties comme peu accessibles au sein des disciplines et pourtant porteuses d’un plus fort rayonnement.
  • Proposer des espaces de type « plateformes d’expertises » qui rassemblent différents chercheurs autour d’un point précis et concret nécessitant l’apport de nombreuses compétences (comme par exemple l’écologie ou les mobilités humaines). Les étudiants pourraient assister aux réunions de travail, dans un esprit de compagnonnage.
  • Un après-midi par mois de découverte croisée pour dynamiser la science au sein des axes de la stratégie scientifique, mais aussi entre plusieurs de ces axes.
  • La création d’un fonds spécifique pour l’innovation sociale, permettant de développer des travaux de recherche collaboratifs sur le temps long, nécessaire à la démarche de co-construction des savoirs dans un esprit de sciences citoyennes.

Ces quelques pistes doivent bien entendu être discutées collectivement pour s’assurer qu’elles complètent les initiatives internes aux établissements et organismes, et qu’elles correspondent aux besoins des promoteurs de l’interdisciplinarité. La Mission dédiée au sein de l’UFTMiP pourra apporter un soutien aussi bien pour l’identification des acteurs requis qu’au plan logistique pour la mise en œuvre des dispositifs retenus.

Outil essentiel pour répondre au mieux aux missions de service public, facteur de rayonnement de l’Université dans la société, vecteur d’atténuation des frontières, l’interdisciplinarité doit désormais être un axe prioritaire de sa stratégie.

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